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 Syld - fragments

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Syld
Shan of the Dead
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MessageSujet: Syld - fragments   Jeu 22 Oct 2009 - 1:50

Fragment 1



Une goutte glissa lentement le long de la voûte puis s'arrêta, hésitante. La pierre était recouverte d'un voile d'humidité, striée de minces ruisselets comme de veines qui palpitaient doucement. La goutte s'arrondit en tremblant.

Plic.

Le gamin tressaillit en sentant l'eau glacée couler le long de sa cheville et ramena ses jambes maigres contre son torse trop frêle. La chaîne grinça sur les dalles. Et ce fut à nouveau le silence.

Plic.

Les doigts du garçon se tendirent dans le noir, tâtonnant à l'aveuglette sur le sol. L'écuelle de bois oscilla lorsque la main la heurta. Vide. Les ongles rongés au sang crissèrent au fond du récipient. Il était vide.
Le bol vola contre le mur, retomba avec un bruit sec et roula bruyamment sur le dallage jusqu'à ce que la paroi d'en face l'arrête.
L'enfant enfonça son poings serré entre ses lèvres gercées et enfonça ses dents dans la peau tendue sur ses phalanges en étouffant un gémissement.

Ils ne se préoccupaient même plus de lui jeter quelque pitance. Il n'était qu'une créature inutile... non, une créature nuisible. Est-ce qu'on s'échine à nourrir quelque chose qui nous gêne ? Non, bien sûr que non. C'était tellement logique... Tellement logique qu'il allait en crever de faim.

Un cliquetis ténu lui fit relever la tête.
Le trottinement se rapprochait. Le rat ne montrait pas la moindre hésitation, pas la moindre crainte.

Le garçon resserra ses bras autour de lui, haletant. Les dernières morsures ne s'étaient pas encore refermées et les minces croûtes suintantes qui s'étaient formées le tiraillaient.
Un bout de langue desséché passa sur les lèvres durcies du gosse.
Cette fois-ci, il l'aurait peut-être.
Il n'y avait plus beaucoup de rats. Sans doute qu'ils crevaient de faim, eux aussi, dans quelque anfractuosité qui leur servait de nid. Mais les rares qui restaient, ah...
Ils étaient prêts à bouffer n'importe quoi. Ils en venaient à guetter cette forme chétive, à attendre qu'elle soit trop faible pour les chasser. Parfois, elle restait immobile. Longtemps, longtemps. Sa respiration devenait si faible, si imperceptible qu'elle n'aurait pas fait plier un brin d'herbe. Etait-ce le moment ? Allaient-ils enfin pouvoir remplir le vide qui leur tenait lieu d'entrailles ? Alors ils s'approchaient, tentant de grignoter quelque parcelle de peau, de râcler une miette de chair sur l'ossature anguleuse du squelette.
L'enfant avait peur de s'endormir.
A chaque fois, les rats s'éloignaient moins loin, patientaient moins longtemps. Si ça continuait, ils ne se laisseraient plus effrayer par ses mouvements, par le bruit des chaînes. Ils se rendraient compte qu'il ne représentait strictement plus aucun danger.
Mais pas encore.
Il plissa bien inutilement les yeux. Il faisait trop noir pour distinguer quoi que ce soit. Ne restait que ce minuscule crissement de griffes sur la pierre.
Le garçon retint son souffle.
Un frôlement le long de son mollet décharné. Léger, si léger.
Son bras se détendit, comme la flèche décochée par un arc tendu à se rompre. Mais les doigts ne rencontrèrent que la pierre humide.

Un couinement, un grand bruit de fers.

Le gamin se jeta en avant. Il sentit le petit corps chaud qui s'agitait frénétiquement, les poils rêches qui glissaient entre ses mains.


- Non !

Il explora fiévreusement le mur devant lui. Il n'avait pas pu aller bien loin...
Ses doigts égratignés rencontrèrent soudain le vide. Il en identifia la forme en quelques gestes convulsifs. Une pierre descellée ? Non, c'était un soupirail à ras de sol.
Un bruit de grattement.
Il était là !
L'enfant se précipita sur l'endroit d'où provenait le bruit. Il put effleurer la maigre fourrure du rat, mais ce fut tout. Les petites pattes griffues tricotèrent frénétiquement sur le dallage, et l'animal se glissa entre les deux barreaux rouillés qui empêchèrent le gamin de le poursuivre plus loin.

- Non...

Il resta à plat ventre sur le sol humide, la respiration saccadée. Les barreaux lui meurtrissaient l'épaule mais il continuait désespérément à tendre le bras de l'autre côté, comme s'il avait encore pu atteindre sa pitoyable proie.
Il eut envie de pleurer. Seulement ses yeux refusaient de laisser couler la moindre larme. Le gosse était réduit à lécher l'humidité qui imprégnait les parois du cachot. Sans doute était-ce ce grâce à quoi il était encore en vie, mais ça ne suffisait pas pour lui permettre de pleurer sur son sort.

Sa vision se troublait, mais il ne pouvait rien voir dans l'obscurité, de toute façon. Il ramena ses mains vides contre lui et se recroquevilla lentement. Après ce brusque effort, sa faiblesse se rappelait à chacun de ses muscles, à chacun de ses os. Des muscles qui n'en méritaient plus le nom et des os aussi minces et fragiles que des brindilles de bois trop sec.
Ah, de toute façon il allait mourir dans cette cellule. A quoi bon s'agiter comme ça ?
La joue posée sur le dallage froid, il ferma les yeux.
Il avait juste à s'endormir. Avec de la chance, il ne sentirait plus rien lorsque les rongeurs faméliques qui persistaient à hanter les cachots viendraient chercher quelque chose à prélever sur son misérable squelette.

Cling.

Le tintement des maillons d'une chaîne. Et un petit cri d'animal, si ténu, qui fit pourtant sursauter l'enfant comme un bruit énorme. Puis les maillons s'entrechoquèrent à nouveau, et quelque chose s'écrasa tout près de sa tête. Le garçon souleva une main qui semblait beaucoup trop lourde pour tenter d'identifier cette chose.
C'était chaud et doux.
Le gamin lécha la substance tiède qui lui empoissait les doigts.
Le goût ferreux et douceâtre fut si inattendu, si inespéré, que son estomac fut soulevé par la nausée. Mais il n'avait rien à rejeter.
Le souffle court, le garçon se mit à se sucer les doigts avec fébrilité, avant de s'emparer à pleines mains du cadavre de rat et de plonger son visage émacié dans les entrailles encore chaudes.
Il dévora tout. Même les petits os craquèrent sous ses dents, lui faisant saigner les gencives. Mais qu'importait.

Tout en passant et repassant ses doigts sur ses lèvres, à la recherche d'une particule de sang qu'il aurait pu oublier, l'enfant rampa jusqu'au soupirail.
Il eut beau regarder, il n'y avait rien d'autre que de l'obscurité de l'autre côté. La même obscurité lourde et silencieuse que celle qui baignait sa propre cellule.

- Il y a quelqu'un ?

Son murmure timide parvint à peine jusqu'à ses propres oreilles. Pourtant il y eut de nouveau un raclement de métal sur le sol, de l'autre côté du soupirail.
Oui, il y avait quelqu'un. Mais, au lieu de se rapprocher, le glissement des chaînes s'éloigna.

- Attendez ! Je... je voulais vous dire...

Le garçon dut faire un effort pour continuer : sa gorge était si sèche qu'il était difficile d'émettre autre chose qu'un rauquement inintelligible.

- Merci. Je voulais vous dire merci.

Un nouveau cliquetis se fit entendre. Puis plus rien.

- Hé ?

Le garçon se rapprocha jusqu'à ce que la rouille des barreaux lui égratigne les joues. Il tendit l'oreille. Rien... Non. Une respiration. Un souffle précautionneux et un peu haletant, comme si chaque inspiration, chaque expiration était douloureuse.

- Qui êtes-vous ?

Pas de réponse. Sans se décourager, l'enfant s'agrippa aux barreaux des deux mains.

- Moi, c'est Earl. Et vous ?

La respiration se suspendit.
Puis il y eut un grincement bruyant. Le bruit d'une clef qui s'engage dans une serrure, le claquement du verrou. Un flot de lumière se déversa brusquement sur le sol de la cellule voisine.

Earl eut un mouvement de recul et leva un bras devant ses yeux. Ce n'était que la lumière chiche et jaunâtre des torches dans le couloir, mais pour ses yeux habitués à l'obscurité totale depuis des jours, des semaines, c'était insupportable.

De lourdes semelles raclèrent les dalles. Il y eut des froissements de tissus, un grand bruit de chaînes, puis les geôliers tirèrent leur prise au dehors. La porte se referma avec un bruit sourd, replongeant la pièce à présent vide dans les ténèbres.

Le garçon cligna furieusement des paupières. Il n'avait même pas eu le temps d'apercevoir son silencieux voisin.

Plic.

L'eau ruisselait le long du mur, coulait entre ses omoplates rendues saillantes par la maigreur. C'était froid.
Le gamin renversa la tête en arrière et ferma les yeux, laissant les gouttes s'écraser sur son visage. Du bout de la langue, il fit de son mieux pour récupérer le liquide saumâtre qui glissait sur ses joues jusqu'à la commissure de ses lèvres.
Il n'avait même pas réussi à savoir comment il s'appelait. Et il ne le saurait sans doute jamais. Les geôliers l'avaient emporté. Les prisonniers qu'on traînait ainsi hors de leur fosse revenaient rarement. Et Earl ne se faisait pas beaucoup d'illusions sur ce qu'il advenait d'eux.

Plic.

Plic.

Plic.

Earl se réveilla en sursaut. On déverrouillait à nouveau la cellule voisine. Se traînant sur les coudes, il rampa jusqu'au barreaux qui scellaient le soupirail. Quelque chose s'abattit lourdement sur le sol, des maillons d'acier cliquetèrent en se dévidant à travers un des anneaux qui rouillaient à mi-hauteur d'un des murs, puis la porte pivota lourdement sur ses gonds, emportant avec elle la lueur confuse des torches.

Un gémissement, une plainte déchirante.

Le gamin tendit le bras. Il ne pouvait pas aller très loin, mais...
Un liquide épais rampait dans les interstices entre les dalles. Earl porta machinalement ses doigts souillés à sa bouche. Ce sang tout chaud avait l'odeur de la vie. Ce n'était pas si différent de celui du rat...
Avec un brusque haut-le-coeur, il recracha le sang qui lui brûlait la langue.
Non, c'était complètement différent ! Ce goût...
Il s'essuya vigoureusement les lèvres d'un revers de bras avant de coller à nouveau son visage entre les barreaux.

Le sol couvert d'une pellicule d'humidité presque collante, puis cette petite flaque visqueuse qui avait cessé de s'élargir. Le garçon tressaillit en sentant autre chose. D'autres doigts... une autre main, la paume tournée vers la voûte.

Avec un grognement, Earl avança la sienne autant qu'il le pouvait. Les barreaux lui meurtrissaient l'épaule.
Il put effleurer la masse froide et vaguement râpeuse d'un épais bracelet d'acier marbré de rouille, le tout premier maillon de la chaîne qui en partait pour se perdre au-delà de sa portée. Ce bracelet enserrait un poignet mince et presque à vif. Le métal avait cruellement mordu la peau si fine et si fragile, s'était enfoncé dans les chairs délicates qui étaient à présent suintantes et rendues brûlantes par la fièvre. Et cette main...

Earl retint son souffle en se mordant la lèvre inférieure.
C'était une main d'enfant, à peine aussi grande que la sienne. Mais ses doigts... les frêles phalanges en avaient été meurtries... non, écrasées, broyées une à une avec une froide méthode.

- Est-ce que tu m'entends ?

En dépit de la concentration qu'il mit à écouter, il ne perçut pas le moindre soupir s'apparentant à une réponse. Pas de respiration non plus. Mais la vie battait dans les veines de ce poignet écorché par les fers. L'autre était toujours en vie. Évanoui, peut-être.
A reculons, Earl ressortit du trou que formait le soupirail et se redressa. La tunique qu'il portait à son arrivée n'était presque plus qu'un souvenir, une ombre de vêtement usée et sale à faire peur. Mais c'était tout ce qu'il avait.
A force de s'acharner, de tirer sur l'étoffe grossière en s'aidant de ses ongles et de ses dents, il finit par en déchirer une bande, à l'ourlet. Se rallongeant à plat ventre, il se ravança jusqu'aux barreaux dans un mouvement qui commençait à devenir presque machinal.

- Voilà...

La bande de toile, divisée en plusieurs lanières, devait être crasseuse à souhait. Et avec l'humidité des cachot, c'était un véritable appel à la gangrène. Pourtant, que faire d'autre ?
A l'aveuglette, Earl finit de bander ces doigts brisés qui tremblaient convulsivement dans le noir.
Il n'y avait pas eu un seul gémissement pour ponctuer l'opération, pourtant sans doute douloureuse.

Plic.

Les heures passaient.

Plic.

Dans cette obscurité totale, on perdait presque aussitôt la notion du temps. Les heures, les jours, les semaines... cela n'avait plus aucun sens. Il n'y avait que le métronome monotone des gouttes qui tombaient de la voûte.
Des jours avaient dû passer. Deux, trois... plus, peut-être.

Earl continuait à s'occuper de cette main inerte, de l'autre côté du mur. Il faisait ce qu'il pouvait avec les reliques du bas de sa tunique, avec les quelques gouttes d'eau qui réussissaient à s'accumuler dans le creux d'une dalle. C'était stupide, bien inutile. Mais c'était aussi une occupation, quelque chose sur quoi l'attention pouvait se fixer. Quelque chose qui faisait oublier le morne "plic" des heures innombrables dans le noir.

Puis, alors qu'il déroulait avec précaution un des bandages de fortune, il perçut un frémissement. Doucement, délicatement, un doigt se replia, puis un autre. Le souffle suspendu, le garçon suivait en aveugle à ce réapprentissage empli d'hésitation. Il ne s'étonnait même pas de sentir bouger des doigts brisés depuis si peu de temps. Il avait vraiment oublié de prêter attention au décompte fourni par l'horloge liquide qui égrenait toujours sa note monotone sur la dalle.
La main se souleva légèrement et remonta le long de la sienne, glissant autour de son poignet comme une caresse, se faufilant sous son bracelet d'acier avec la douceur d'un souffle.
Puis la main se referma durement sur son poignet, et Earl fut tiré en avant avec une force qui n'était pas exceptionnelle, mais qui le dépassait largement dans l'état de faiblesse physique où il se trouvait. Le visage écrasé contre un des barreaux, il eut l'impression que son bras allait se déboîter, s'arracher. L'autre avait saisit sa chaîne et tirait dessus, si fort qu'on pouvait entendre les os de l'avant-bras d'Earl craquer sous la pression. Ce n'était pas le bracelet qui allait céder le premier...
Quelque chose se refermait sur son poignet. Des dents. Des dents qui cherchaient à percer la barrière dérisoire de la peau.
De sa main libre, le garçon s'arc-bouta vainement contre le deuxième barreau.
L'autre était encore plus vigoureux que lui.
Il allait lui dévorer le bras. Ce rat, n'était-ce qu'un appât pour l'attirer, pour attirer une proie qui avait certes plus de chair qu'un simple rat en dépit de sa maigreur ?

L'emprise se relâcha d'un seul coup.
Earl resta étendu au sol, la respiration encombrée de sanglots, trop secoué pour ramener son bras à lui. Les doigts bandés se posèrent là où la tenaille des dents avait laissé son empreinte. Incertains, tremblants, presque tendres. Puis ils se retirèrent.
Earl les rattrapa d'une détente nerveuse avant qu'ils aient pu s'éloigner hors de portée.

- Att... attends !

Il ne le retenait pas vraiment, mais l'autre s'immobilisa aussitôt.

- Ne t'éloigne pas.

L'autre avait failli lui dévorer le bras. Et pourtant le garçon se raccrochait à cette main, à cette présence. Brusquement, l'obscurité le terrifiait.

- Ne t'éloigne pas. Je...

Earl étouffa un rire nerveux tout en tâchant de contenir les sanglots qui lui montaient à la gorge.

- Soyons amis, d'accord ?

Un long silence.

- Amis ?

Le garçon sursauta en entendant cette voix. Habituellement, le timbre devait en être clair, mais il était à présent voilé. Les syllabes peinaient à se frayer un chemin dans sa gorge desséchée.
L'autre enfant répéta le mot avec quelque chose qui ressemblait à de la perplexité.

- Amis ?
- Oui, amis. Si tu le voulais bien... si tu pouvais rester avec moi, je n'aurais plus peur du noir...
- Un ami, c'est quelqu'un qui empêche quelqu'un d'avoir peur du noir ?

Earl resta un instant bouche bée, stupéfait par cette question. Il rit à nouveau, mais cette fois-ci d'un rire plus spontané qui le fit tousser.

- Ah... en quelque sorte. Tu ne sais pas ce que c'est ? Tu as quel âge ? Tu viens d'une contrée lointaine, peut-être ? Avec une langue différente ?

L'autre ne répondit pas, mais ne s'éloigna pas non plus. Earl se détendit. Il écouta un moment le tambourinement de l'eau sur la pierre, puis ajouta avec un reste de malice qui avait survécu par miracle aux privations :

- Par contre, les amis ne se mangent pas entre eux...

Plic.
Plic.
Plic.

- Ami... A... M... I. Laisse-moi te montrer. Avec le doigt, ça s'écrit comme ça.

Plic.
Plic.
Plic.

- Au fait, tu ne m'avais pas répondu.
- Répondu à quoi ?
- Ton nom.
- Mon... nom ?
- Tu en as bien un ?

Face au silence qui s'ensuivit, Earl releva la tête qu'il avait posée au creux de son bras.

- Tu n'en a pas ? Tes parents ne t'en ont pas donné ?
- Parents...
- Il y a bien quelqu'un qui t'a élevé, avant, non ?
- Je crois...

Earl reposa la joue contre son avant-bras.

- Bon, alors je vais t'en choisir un. Mais faut que je réfléchisse.

Plic.
Plic.
Plic.

- J'aimerais bien voir à quoi tu ressembles.
- Il fait trop noir.
- Attends... Rapproche-toi.

Deux paires de mains se cherchèrent à tâtons. Les chaînes cliquetèrent, puis l'anneau scellé au mur grinça.

- Je ne peux pas aller plus loin, souffla une voix étouffée.

Earl tendit les doigts dans le vide. Les doigts enserrés de bandages maladroits vinrent se poser sur les siens pour les guider.
Le tissu rugueux d'une tunique semblable à la sienne. Puis du métal. Il avait le cou pris dans un lourd collier de fer. La chaîne qui l'entravait était tendue au maximum.

- Pourquoi est-ce qu'ils t'attachent comme ça ?

N'obtenant pas de réponse, il poursuivit son exploration. Des cheveux. De longs cheveux qui pleuvaient en mèches éparses sur ses maigres épaules. Et puis...

- Ah... tu es vraiment beau.
- Est-ce que je peux aussi... ?
- Bien sûr, idiot !

Mais il n'eut pas le temps d'imiter Earl : le grincement du verrou déchira bruyamment le silence feutré de la cellule. Earl voulut agripper l'autre garçon par les poignets, mais celui-ci le repoussa et s'écarta du soupirail avant que la porte ne s'ouvre sur l'image éblouissante d'un étroit rectangle de corridor.

Le silence.
L'attente.
Les gouttes d'eau sur le sol.

Et la plainte stridente des gonds, un corps jeté sans douceur sur le dallage.

- Earl...

Le garçon se faufila vivement au fond du renfoncement.

- Est-ce que ça va ?

Un gémissement fut la seule réponse. Earl tâtonna à l'aveuglette, s'orientant grâce au sifflement qui accompagnait chaque respiration. Du sang, encore. Il avait éclaboussé le sol, il ruisselait le long des chaînes.

- Mais pourquoi font-ils ça ?
- Ne me touche pas !

Il y eut un bruit, comme si on traînait quelque chose sur les dalles. C'était le garçon qui tentait de se mettre hors d'atteinte d'Earl.

- Attends, pourquoi...
- S'ils s'en rendent compte, ils te le feront aussi ! Tu ne comprends pas ? Ce qu'ils veulent, c'est...

Une toux rauque, le son d'éclaboussures. L'odeur douceâtre du sang, plus forte.
Earl resta un long moment immobile, le front appuyé contre les barreaux.

- Je m'en fiche.

Sans doute l'autre enfant n'avait-il pas perçu son murmure. Peut-être s'était-il évanoui.
L'écho des gouttes d'eau semblait plus lugubre, comme si les murs de la cellule avaient reculé à n'en plus finir et qu'il n'y avait plus que le vide tout autour de ce minuscule soupirail.

- Sy'ëld... le ciel. Je ne me rappelle plus la couleur qu'il a. Si seulement je pouvais juste en voir un petit morceau... s'il n'y avait ne serait-ce qu'une fenêtre, une toute petite fenêtre...

Earl releva doucement la tête.

- Dis...

Ses maigres mains s'agrippèrent plus fort à la grille.

- Je peux t'appeler comme ça ? Je peux t'appeler Sy'ëld ?
- Sy...

Le murmure glissa à ras de sol. Juste un souffle qui peinait à se frayer un chemin hors d'un corps qui n'était plus qu'une plaie vive.

- Sy..ld.

Il buta sur le mot, sans parvenir à trouver la force de remuer les lèvres pour l'articuler correctement.

Earl serra la grille avec un surcroit d'enthousiasme.

- Tu as raison, Syld, c'est mieux ! Je trouve que ça sonne bien, non ?

Dans l'obscurité de l'autre côté du soupirail, un sourire tremblant naquit. Hésitant, maladroit. Le premier sourire d'une vie.

- Syld...
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Adweliwen

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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Jeu 22 Oct 2009 - 21:04

je suis... sans voix.... l'écriture... l'impression oppressante de l'obscurité... les sentiments si bien retranscris...

Très très bon texte.
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Shandra
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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Sam 24 Oct 2009 - 2:54


Parce qu'il le vaut bien Very Happy

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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Sam 24 Oct 2009 - 11:47

Shocked

*sans voix*

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Syld
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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Sam 24 Juil 2010 - 16:42

Fragment 2
Elle

- Aaah... Sérieux, ils y ont été fort cette semaine. J'ai dû sauter avant d'avoir eu le temps de me rétablir complètement en haut du mur. Une hésitation et je me faisais épingler !

Le garçon se frotta la cheville avec une grimace.

Les apprentis de la Guilde n'avaient pas droit à des permissions de sortie... du moins en théorie.
Mais quoi de mieux que la ville et tous ses dangers pour permettre aux élèves de tester leurs capacités et de mettre en application ce qu'on leur apprenait ?
De puissants sortilèges imprégnaient les murs, interdisant le passage à tout intrus de l'extérieur et à toute personne qui n'avait pas été autorisée à sortir officiellement. Cependant ces sortilèges faiblissaient de manière aléatoire chaque semaine. C'était voulu, bien entendu : une opportunité pour les jeunes apprentis de démontrer leur habileté en traversant une garde spécialement renforcée pour l'occasion. Ceux qui parvenaient de l'autre côté sans se faire pincer se voyaient récompensés par quelques heures de liberté totale au sein de la cité. Ceux qui étaient assez maladroits pour se faire épingler ou qui n'arrivaient pas à rentrer à temps et aussi discrètement recevaient une sévère correction. Ceux qui n'osaient pas relever le défi restaient enfermés derrière les hauts murs, à envier les aventureux évadés qui pouvaient se livrer à toutes leurs fantaisies : leurs premières cuites, et surtout leurs premières filles...

Le gamin se redressa, non sans une petite moue anxieuse. Avec sa cheville dans cet état, il risquait d'avoir du mal à repasser le mur dans l'autre sens. Ah, il allait devoir perdre du temps à subtiliser des zoris pour se payer un clerc capable d'arranger ça à temps. Quelle poisse !
Il jeta un coup d'oeil amer vers les rues qui menaient vers les murs de la Guilde.
Elles étaient là.
Des toutes jeunes qui voulaient d'une façon ou d'une autre côtoyer des enfants ou des adolescents de leur âge. Des plus âgées, trop flétries pour rester dans une maison de plaisir et qui tentaient de survivre à leur compte en mettant en avant leur expérience. Des solitaires qui se faisaient payer en larcins ou en "menus services"... Engager un assassin pour se débarrasser des gêneurs ou des "protecteurs" indésirables coûtait cher. Les apprentis pouvaient avantageusement résoudre ce genre de problème. Parfois, il y en avait qui ne revenaient pas. Mais cela se faisait sans bruit, sans vagues, et personne, que ce soit dans ou hors des murs de la Guilde, ne semblait s'en soucier.

Le garçon se passa la langue sur les lèvres, mais une flèche de douleur lui remonta le long de la jambe, mettant le holà à ses pensées vagabondes. Non, un clerc d'abord. S'il se dépêchait, il aurait peut-être le temps de chercher à s'amuser après.
Il sursauta en sentant un frôlement juste à côté de lui. Il se détourna brusquement et vit un autre adolescent qui s'éloignait tranquillement, beaucoup moins essoufflé que lui.
Par les Ombres, il ne l'avait même pas entendu se réceptionner dans la rue !
Son regard à la fois envieux et méfiant resta vrillé entre les omoplates de l'autre apprenti jusqu'à ce qu'il disparaisse dans une ruelle. Mais où est-ce qu'il allait à chaque fois, celui-là ? Personne ne l'avait encore croisé dans une taverne, et il n'accordait même pas un regard aux filles qui tentaient de l'arrêter, séduites par son joli minois qui se faisait plus renfrogné à mesure qu'elles insistaient. Il semblait littéralement fuir les contacts physiques. Comme lors des entraînements à la Guilde. Ce gars-là était vraiment difficile à toucher, même en combat rapproché.

Le jeune apprenti secoua rageusement la tête. Comme s'il avait le temps pour se poser des questions inutiles ! Vite, il devait se diriger vers les quartiers commerçants. Dans la foule, il serait plus facile de trouver un peu d'argent...


Syld sentit un regard peu amical peser entre ses épaules mais poursuivit son chemin sans broncher.

Il n'avait pas de but précis. Une promenade, une errance sans objet à travers les rues de Shalanos.
A chaque fois, il espérait trouver un peu d'air, arriver à respirer plus aisément qu'entre les murs confinés de la Guilde. Mais il n'y avait jamais de vent. Même au bord du lac noir, pas un souffle ne ridait la surface des eaux.
Le vent.
Il aimait le vent. L'entendre hurler, gémir, pleurer dans les minces anfractuosités de la roche, venir soupirer derrière les murs taillés par l'homme... Les nuits de tempêtes, il parvenait à l'entendre dans le noir, dans l'obscurité, cette voix qui venait faire oublier quelques heures le morne décompte des gouttes sur le sol, le cliquetis des pattes des rats sur les dalles...
A Shalanos, il n'y avait jamais de vent.

L'adolescent s'immobilisa dans l'ombre d'une arche et demanda sans se retourner :

- Pourquoi est-ce que vous me suivez ?
- Tu as l'air très seul.

Il se retourna brusquement pour darder un regard furieux vers la femme qui se tenait à quelques mètres derrière lui.
Il l'avait surprise plusieurs fois à le regarder avec insistance, lorsqu'il faisait le mur avec les autres. Elle ne ressemblait pas aux autres filles de joie : elle n'essayait jamais d'amadouer un seul des apprentis, et son attitude mélancolique suffisait à repousser ceux qui auraient pu tenter de l'approcher d'eux-mêmes. Les adolescents cherchaient des filles joyeuses, des compagnes qui riaient au lit pour leur faire oublier l'infernale discipline de fer à laquelle ils devaient s'astreindre le reste du temps. Il fuyaient la tristesse.
Pourtant elle était belle, très belle même. Ni jeune ni vieille, avec une peau de lait et de très longs cheveux de jais qui accrochaient la lumière des flambeaux comme de la soie ébène.
Même ses habits restaient discrets. C'était à se demander s'il s'agissait vraiment d'une catin.


- Je n'ai pas besoin de compagnie.
- Tu en es sûr ?

Il lui avait à nouveau tourné le dos mais elle s'était rapprochée malgré tout et avait levé une main pour lui caresser la joue.
D'une claque sèche, Syld repoussa les doigts qui l'avaient à peine effleuré.


- Je n'ai pas besoin du genre de compagnie que vous offrez !
- As-tu des amis ?
- Ouais, bien sûr. On rigole bien.
- Menteur. Tu fais le pitre, tu les charmes, tu les fais rire... mais tu ne ris jamais vraiment avec eux.
- Q... Comme si les Shalos avaient besoin d'amis, de toute façon !

La femme posa délicatement une main sur son épaule.

- On t'a fait du mal, beaucoup de mal... Viens.
- Non.
- Viens. S'il te plaît.

Il sursauta et la dévisagea. Pendant un instant, un bref instant, il eut la vision d'un petit visage un peu trop maigre encadré de longs cheveux blancs comme la neige, et des lèvres trop pâles habituellement si dédaigneuses qui articulaient les mots : s'il te plaît...
Sans savoir pourquoi, il cessa de résister et la suivit.

Elle le mena jusque dans une cour étroite et sombre de laquelle partaient des escaliers trop bas, trop mal éclairés, aux marches trop usées. Et un des ces escaliers les conduisit à une chambre trop petite, trop grise, trop nue. Un lit très propre, quelques ustensiles de cuisines, quelques vêtements... tout était si net, si bien rangé que la pièce n'en paraissait que plus pauvre, plus vide.
Syld tourna un regard étonné vers la femme.
Etait-ce vraiment là qu'elle vivait ? On aurait dit la chambre d'un fantôme. Le cadre ne lui correspondait pas.
Puis il sentit les mains si douces remonter vers son col, commencer à en défaire les liens.


- Non !

L'adolescent recula brusquement mais la pièce était exigüe et ses omoplates heurtèrent presqu'aussitôt le mur derrière lui.

- Ne me touchez pas !

Il haletait et son oeil bleu-vert s'était agrandi, plein de colère mais aussi de terreur. C'était un regard hanté.
Pourtant les mains blanches vinrent se poser sur ses joues sans hésitation. Sous le contact, ses jambes manquèrent se dérober.


- Laissez-moi ! Lais...

Avant qu'il ait pu tenter de fuir, la femme l'attira contre elle. Tendrement, elle passa ses bras autour des épaules encore frêles secouées de frémissements incontrôlables.

- Je suis désolée. Il te faut du temps. Reste là, juste comme ça. Je ne te ferai rien...

Syld resta un long moment immobile, le souffle coupé. Puis il ferma l'oeil et se laissa aller contre la femme. Elle lui caressa tendrement les cheveux.

- Là, reste juste comme ça...

I n'avait jamais connu d'étreinte maternelle ou simplement affectueuse, sans arrière-pensée.
Toujours des mains brutales qui lui tordaient les membres, qui faisaient craquer ses os, des masses qui l'écrasaient, la souffrance qui le déchirait, le réduisait en charpie, piétinait son être, son esprit, son existence.
On n'étreint jamais un objet comme cela.
Depuis le début, il existait pour être utilisé, alors pourquoi...

Ses poings se crispèrent, il tenta de repousser la femme, de se dégager de ses bras, de s'arracher à la douce chaleur de son corps contre le sien et puis...
La boule qui lui obstruait la gorge craqua d'un coup.
Le visage enfoui dans la poitrine de celle qui le soutenait avec une tendresse presque impensable à Shalanos, il éclata en sanglots.
Pour une fois, il ne pleurait pas pour évacuer la douleur physique, la haine, l'horreur face à ce qu'il avait pu faire. Non, il pleurait juste pour lui, pour son existence qui n'aurait pas dû être, pour ce qu'il n'aurait pu dû endurer, parce qu'il ne savait pas comment il était censé continuer à vivre par lui-même, pour qui, pour quoi ? Ah, il avait tant de larmes à laisser couler...

**

Elle était là.
Il hésita, avant de se décider à la rejoindre. Ils s'éloignèrent ensemble, sans échanger un mot.



- Non, arrête !

Les doigts glissèrent, laissant la boucle de la ceinture à demi défaite.
Elle écarta doucement les mains qu'il avait plaquées sur son visage comme pour tenter de ne plus voir les images que lui envoyait son cerveau.


- Quoi qu'on ait pu te faire dans le passé, c'est fini. Tu es avec moi, maintenant. Je ne te ferai aucun mal. Et puis après tout, tu es un apprenti, tu es déjà plus fort que moi qui ne suis qu'une faible femme.

Elle émit un petit rire qui lui attira un regard étonné. C'était la première fois qu'elle riait.

Ce n'était pas franchement parler un rire joyeux, comme si le fait d'évoquer la croissance physique de Syld lui était douloureux. Mais c'était un rire quand même.
Lentement, elle se coula à côté de lui sur le lit et laissa son regard caresser le torse nu de l'adolescent. Sa main se leva à demi mais retomba sur les draps de toile.


- Qu'est-ce qu'ils ont pu te faire pour te briser comme ça...

Syld resta muet, le regard perdu au plafond.
La femme secoua la tête. Ses longs cheveux noirs glissèrent sur sa peau nue.


- Tu n'aurais pas dû venir. Tu es épuisé. Tu aurais mieux fait d'essayer de te reposer c...
- J'avais...

Elle se tut, attentive, tandis qu'il se râclait la gorge pour obliger les mots à sortir.

- J'avais envie de te voir quand même.

Elle sourit et l'attira tout contre elle. Cette fois-ci, il ne tressaillit pas en sentant sa peau contre la sienne.

- Dors...


**


Elle laissa courir le bout de ses doigts effilés le long de son torse. Agenouillée au pied du lit, la tête appuyée au creux d'un bras, elle dessinait sans cesse la même ligne sur la peau sombre de l'adolescent, surveillant le rythme de son souffle, le frémissement de ses muscles.
Il avait tellement de mal à se détendre...

Lentement, elle se haussa sur les coudes et vint plonger son regard dans celui de Syld.


- Tu es encore plus fatigué que la dernière fois.
- Je ne...

Les lèvres de la femme lui coupèrent la parole. Il se crispa brusquement. Les lèvres humides et brutales qui forçaient sa bouche, qui bavaient sur son menton, la langue épaisse qui venait chercher la sienne, se glissant entre les minces barres d'acier qui l'empêchaient de serrer les dents, de couper cette langue ignoble ou ce... Ah !
Non, ce n'était pas ça.
Il revint brutalement au présent en sentant un goût ferreux dans sa gorge.
La femme s'était écartée et tenait une main plaquée sur ses lèvres.
Il se redressa comme un ressort.


- Non ! Je suis désolé ! Je ne voulais pas...
- Je sais.

Elle retira sa main en réprimant une petite grimace.

- C'est moi, j'ai été un peu trop hâtive.
- Je... Il vaut mieux que je parte.

Elle l'arrêta alors qu'il allait se lever du lit.

- Non, reste. Je vais bien, je t'assure. Ce n'est qu'une toute petite éraflure.
- Mais...

Elle le repoussa sur le matelas inconfortable.

- Si tu veux que je te pardonne, fais-moi vraiment confiance. Oublie le reste.

Syld sursauta lorsque les lèvres se posèrent à nouveau sur les siennes. Le goût du sang. Non.
Ces lèvres là étaient fraîches, d'une douceur incomparable. Elles semblaient goûter les siennes, tendres, moelleuses, sucrées comme un fruit. Un petit bout de langue vint doucement se glisser entre ses dents sans trouver de résistance.

Il haleta de surprise. Comment ce genre de chose pouvait-il être... agréable, oui, agréable, alors que...

Profitant de son étonnement, la femme avait fini de le déshabiller et avait glissé le long de son torse. Il émit un gémissement de plaisir presque incrédule. Alors c'était ça qu'on était censé ressentir ?


- Ah... Attends.
- Tu n'aimes pas ?

Il la fit remonter à son niveau et haleta avec un brin de stupeur comme s'il n'en revenait toujours pas :
- Si...

L'adolescent glissa une main hésitante dans les cheveux noirs, derrière la nuque de la femme.

- En fait je voudrais...

Il avança le visage et l'embrassa à son tour, hésitant. Ce fut à la femme de frémir de surprise avant de lui répondre sans plus de retenue. Les mains de Syld s'animaient peu à peu, effleuraient son visage, suivaient les courbes de son corps, s'aventuraient plus, encore plus, gagnant doucement en assurance, guettant ses frissons de plaisir. Elle vint poser une main sur la sienne et guida doucement les doigts encore maladroits.

Ah, il apprenait vite, si vite...
"Trop vite". Elle repoussa ce bref accès de tristesse. Ce n'était pas le moment de penser à ça, pas alors que les chaînes qu'elle avait patiemment commencé à limer tombaient les unes après les autres.

Il roulèrent l'un sur l'autre, brusquement enfiévrés, impatients.

Le dernier maillon rebondit sur le sol avec un tintement clair avant de se volatiliser en poussière.

**

Elle agita du bout du pied l'eau sombre du lac qui venait lécher les marches taillées dans la pierre.
Syld avait piqué une des pâles fleur du lierre noir qui grimpait sur le mur derrière eux dans sa longue chevelure d'ébène. Une fleur blanche, presque translucide, sans parfum. Une fleur qui lui ressemblait.
Elle tourna la tête vers lui. Il la dévorait des yeux avec passion.


- Tu es belle.

Son coeur bondit mais retomba presque aussitôt. Elle eut du mal à adopter un ton léger :
- Tu m'oublieras vite.
- Jamais !

Elle ne put s'empêcher de sourire face à cette réponse fougueuse. Si jeune...
Elle haussa les épaules.


- Les grands serments ne font pas partie de la culture shalos.
- De la mienne, si.

Si jeune, oui...

**

Syld se laissa glisser souplement en bas de la grille. Le souffle court, il jeta un coup d'oeil à la ronde.

La femme avait fait un pas en avant, se reprochant presque immédiatement ce mouvement, tout comme elle se reprochait d'attendre depuis des heures sans bouger.
Il la vit et un sourire éclaira son visage tandis qu'il se redressait. Mais elle eut du mal à sourire à son tour : elle avait eu le temps de voir l'étincelle dans l'oeil bleu-vert lorsqu'il avait balayé le groupe des filles que les autres apprentis s'empressaient de rejoindre.
Une toute petite, une minuscule étincelle.
Aussitôt, elle avait compris.

Le moment était venu.

**

Il tourna la tête d'un côté et de l'autre tout en se mordillant la lèvre. Il allait bientôt être l'heure de retourner à la Guilde, sous peine d'encourir une terrible correction.

Elle ne venait pas.

Pourtant elle n'avait jamais manqué une seule de ses sorties, comme si elle devinait à l'avance le jour et l'heure à laquelle les sortilèges du mur allaient s'affaiblir.

Mais aujourd'hui, elle n'était pas là.

Syld hésita, puis partit en courant par une des rues qui descendaient vers les quartiers moins aisés. Il connaissant à présent le chemin par coeur et sauta sans y penser les marches à demi pourries des escaliers, tourna dans le couloir qui n'était jamais éclairé, poussa la porte familière... Le battant s'ouvrit sans résistance.
Le lit était là, fait comme d'habitude, sans un pli sur les draps maintes et maintes fois reprisés. Les ustensiles de cuisine étaient suspendus à leur place, propres et bien alignés. Seuls les vêtements avaient disparu des étagères vermoulues. Syld s'avança et passa le doigt sur les planches de bois. De la poussière. La poussière d'une semaine.

Elle était partie.

Il resta un moment planté au milieu de la petite chambre misérable, comme assommé.

Partie.

**

Il sautilla sur un pied avec une franche grimace. Ah, il avait failli se faire avoir et avait dû dégringoler le mur plus vite que prévu.
Il répondit par un sourire mi-figue mi-raisin aux deux ou trois rires moqueurs qui saluèrent son arrivée dans la rue.


- Il y en a un qui a été prévenu qu'au dernier moment, on dirait !
- Ca va... J'ai juste eu du mal à sortir du lit assez vite.

Il lissa vaguement sa chemise en bataille et attendit que les autres se soient éloignés pour tourner la tête vers le muret qui entourait une fontaine, non loin de là. Il savait déjà qu'il ne verrait aucune mince silhouette aux cheveux noirs en train de l'attendre là bas.
Elle était vraiment partie, il l'avait compris dès qu'il était entré dans sa chambre. Même si elle avait laissé ses vêtements, il l'aurait senti.


- Je tiendrai ma promesse malgré tout.

L'adolescent se détourna.
Elle était partie, celle dont il ne connaissait même pas le nom.
Elle resterait à jamais "Elle".

Il décocha un regard bravache au garçon qui le fixait de loin. Celui-là avait peut-être deux années d'avance, mais il s'obstinait à le considérer comme son rival désigné. Tellement attentif aux règles que c'en était exaspérant, tellement calme que ça vous donnait envie de lui écraser le nez dans la boue rien que pour essayer de lui faire perdre son air nonchalant. En plus il fallait toujours lever la tête pour lui adresser la parole, à ce grand machin maigre aux cheveux noirs ! Il était... horripilant. Vraiment horripilant.

Syld secoua sa chemise pour en faire tomber le reste de poussière, et s'avança avec assurance vers une des plus jolies "débutantes" du groupe qui rosit presque immédiatement face à son sourire.
Il ne savait pas encore pourquoi ni comment, mais il allait continuer à vivre.
Coûte que coûte, il continuerait.

Un souffle frais remonta les rues de Shalanos et vint agiter les fleurs d'un lierre noir qui poussait là, dans l'anfractuosité d'un mur.

Il continuerait.

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Thanos
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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Sam 24 Juil 2010 - 18:26

Encore! ^^

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Syld
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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Sam 24 Juil 2010 - 20:19

Wé, euh, pouce ^^'
J'avais pas pensé parler de ce truc mais je l'ai "écrit" dans ma tête en dormant cette nuit, donc y avait plus qu'à taper les mots au réveil... et ça, j'peux pas le faire sur commande Razz

(en plus ça serait pas bien si je détaillais absolument tout d'un coup =))
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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Dim 17 Oct 2010 - 18:52

Parce qu'il le vaut encore bien (j'arrive à m'estimer satisfaite du rendu une fois sur dix, alors je frétille quand le résultat est à peu près à la hauteur ^^)


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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Dim 17 Oct 2010 - 19:01

Magnifique, un grand bravo !

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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Lun 18 Oct 2010 - 11:11

Encore du grand art Shan, décidément...

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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Lun 16 Mai 2011 - 0:37

Fragment 3
Yeux de ciel et cheveux de neige

- On ne vous a pas beaucoup vu aux séances du conseil ces derniers temps.

Cela aurait pu passer pour un reproche, mais le ton du chancelier était moins sévère que préoccupé. Les mains croisées dans le dos, il fit mine de s'absorber dans la contemplation des lambeaux de nuage qui s'accrochaient aux pinacles de la cité aérienne avant de demander à voix basse :

- Comment se porte Alicia ?

Un long silence succéda à cette question. Des mouettes se mirent à piailler au loin, se disputant quelque pitance rejetée par les canaux qui drainaient les sous-sols rocheux de la cité, recueillant l'eau de pluie qui percolait dans la pierre pour la faire se déverser dans le vide, vers l'océan. Un petit groupe de conseillers les dépassa. Ils les saluèrent d'un respectueux signe de tête avant de reprendre leurs discussions feutrées.
Herenhaal resta face aux hautes fenêtres, laissant avec délicatesse son vieil ami adopter l'expression qu'il désirait, sans avoir à se forcer à porter un masque.


- Elle va mieux. Elle recommence à sortir un peu dans le patio, à s'assoir près de la fontaine quand il fait beau. Les domestiques veillent à ce qu'elle ne prenne pas froid ou ne se fatigue pas mais...
- J'ai appris que vous aviez consulté d'autres clercs ?
- Je ne me fie pas à mon propre jugement. Je suis trop... trop concerné.

Le chancelier ferma les yeux avec un soupir, avant de se retourner enfin pour dévisager Aelred.

Tous respectaient l'ex-chancelier pour ses compétences, son implication dans les affaires de la cité... mais bien peu le considéraient capable d'éprouver quelque chose d'aussi trivial que de l'affection. Un coeur de pierre emprisonné dans un écrin de glace. Distant, froid, intouchable, aussi inébranlable que les fondations du palais d'Ael. Voilà ce qu'on disait.
Tous se demandaient ce qui avait incité cet homme déjà âgé à prendre pour épouse une jeune femme qui aurait pu être sa fille, unique reliquat d'une grande famille noble désargentée et dispersée aux quatre vents par la misère. En tout cas, personne ne se disait qu'il avait pu être motivé par la compassion ou quelque sentiment similaire. Quant aux motivations de la jeune femme, là c'était plus simple : l'ex-chancelier était riche, très riche. Si elle avait été en bonne santé, elle n'aurait eu qu'à patienter pour devenir une jeune et riche veuve... Elle ne l'était pas, mais au moins elle pouvait profiter du confort de la richesse et des meilleurs soins possibles. Nul ne pouvait la blâmer pour cela.
Herenhaal était peut-être le seul à percevoir les hésitations dans la voix de son prédécesseur, à comprendre ce que signifiaient ses regards un peu perdus, son dos voûté : Aelred était rongé par l'inquiétude. Il aimait sincèrement sa femme. Et, pour autant que le chancelier ait pu en juger en leur rendant visite au manoir, Alicia aimait aussi son presque vieillard de mari. Il ne s'agissait pas d'une passion fougueuse de jeunes adolescents, mais de l'affection profonde d'un vieux couple... Alicia était mâture pour son âge. Beaucoup trop, d'ailleurs, comme si elle ne voulait pas perdre de temps dans les fantaisies de la jeunesse.


- Ont-ils compris ce dont elle souffre ? L'un d'eux aurait-il trouvé un remède ?

Aelred secoua la tête avec lassitude. La fraîche lumière qui passait entre les arcades soulignait les cernes profondes sous ses yeux gris. Il semblait avoir vieilli de dix ans en l'espace de quelques semaines.

- Ils parlent de langueur... dégénérescence héréditaire... Tout et n'importe quoi. Le seul point sur lequel ils s'accordent, c'est qu'un effort trop grand pourrait la tuer. Une fièvre due à un simple refroidissement, monter les escaliers trop vite... elle est fragile, si fragile. Et cela ne fait qu'empirer.
- Pourtant vous venez de dire qu'elle allait mieux ?

Aelred se contenta de secouer la tête sans rien ajouter, et Herenhaal n'insista pas. Il posa une main sur l'épaule de son vieil ami.

- Vous devriez rentrer. De toute façon les séances du conseil en ce moment n'ont rien de déterminant concernant l'avenir de la cité... sauf si le choix de la couleur du dallage du hall de l'université est une question de vie ou de mort. Rentrez chez-vous sans inquiétude et prenez quelques jours de repos. C'est moi qui vous le demande.

***

- Aelred ?

L'intéressé releva les yeux des papiers qu'il lisait, les yeux plissés par la concentration. Il était rare qu'Alicia vienne le voir dans son bureau. Discrète et attentive, elle s'efforçait de ne pas déranger son époux lorsqu'il travaillait.
Aelred fit mine de quitter son fauteuil, subitement anxieux.


- Qu'y a-t-il ? Vous ne vous sentez pas bien ?

La jeune femme traversa vivement le bureau et vint poser ses petites mains blanches sur les épaules de son mari, l'incitant à se rassoir.

- Non, tout va bien. Je ne me suis jamais sentie aussi bien, en fait.

Aelred tourna la tête pour la dévisager, et ne put qu'en convenir : la jeune femme souriait, rayonnante. Un délicat nuage rose accrochait quelque couleur à ses joues de porcelaine et ses yeux couleur de ciel brillaient de joie et d'excitation, et non de fièvre. Aelred s'en assura malgré tout en cueillant une de ses mains sur son épaule. Elle était fraîche et douce.
Il la porta lentement à ses lèvres, avec cette élégance un peu raide et surannée qui avait charmé Alicia dès les premiers instants.


- Vous aviez quelque chose à me dire, ma chère ?

Elle secoua la tête, trépignant comme une petite fille qui connait un secret et qui brûle de le dire. Ses longs cheveux de neige voltigèrent sur ses frêles épaules. A cet instant, elle semblait avoir complètement oublié la maturité que respectait tant Herenhaal.

- Oh... Oui... mmh, cela se pourrait bien.

Alicia se mordilla la lèvre et prit une des grandes mains un peu amaigries de son époux entre ses jolis doigts pâles.

- Vous vous souvenez d'Amarra Elerion ?
- La femme du conseiller Elerion ? Bien sûr, nous lui avons rendu visite il y a quelques mois.
- Oui et... vous vous souvenez ? Ses enfants ?
- Heu...

Les enfants n'avaient jamais été le fort d'Aelred. Mais Alicia poursuivit avec un soupir rêveur :
- Et son petit dernier ! Il était si petit ! La façon dont il m'a serré le doigt avec sa petite main, si minuscule, si...

Aelred reposa ses lunettes de lecture sur le bureau pour la regarder avec plus d'attention.

- Alicia...

Elle attira brusquement sa main pour la poser sur son ventre au travers du tissu soyeux de la robe.

- Oh, Aelred, nous aussi, nous aussi nous allons avoir un enfant !

L'ex-chancelier la considéra avec stupeur, puis un sourire commença à éclairer son visage... avant de se flétrir presque instantanément. Mais Alicia ne le vit pas devenir pâle comme la mort et s'affaisser à demi dans son fauteuil, comme frappé par la foudre. Non, Alicia était repartie au milieu du bureau et pirouettait comme une adolescente, folle de joie.
Elle était parfaitement au courant de son état de santé, elle en connaissait les risques, et pourtant...
Aelred s'efforça de ne pas avoir l'air trop horrifié lorsqu'elle se retourna vers lui, les mains croisées sur le coeur, le visage soudain sérieux et le regard résolu.


- Aelred, je veux cet enfant.

***

- Aelred ?

L'ex-chancelier tressaillit et se retourna vers le lit d'un air coupable.

- Je ne voulais pas vous réveiller...

Alicia leva avec effort une main pour effleurer le bras de son mari.

- Je ne faisais qu'une petite sieste, il ne fallait pas hésiter, voyons !

Elle souriait mais son visage s'était à nouveau amaigri. Sa peau était pâle, ses lèvres presque décolorées. Elle ne pouvait plus se lever depuis plusieurs jours, trop affaiblie par la grossesse qui pourtant n'en était qu'à son début.
Aelred dissimula dans sa manche la fiole qu'il venait de vider dans le verre posé sur la table de chevet, avant de s'assoir sur le bord du lit pour caresser les cheveux de la jeune femme avec tendresse.


- Comment vous sentez-vous ?
- Oh... bien.

Elle flatta son ventre à peine arrondi.

- Pour lui, j'irai bien.

Aelred se mordit la lèvre et resta silencieux, n'osant affronter le regard interrogateur de sa femme. Elle pencha la tête sur le côté, puis se fendit d'un nouveau sourire.

- Ah, je sais ! Vous avez enfin trouvé ? Trouvé les prénoms ?

Il la considéra avec un air de chien battu en répétant dans un chevrotement mal assuré :
- Prénoms ?
- Mais oui, enfin ! Deux prénoms, un pour une fille et un pour un garçon, puisqu'on ne sait pas si ce sera l'un ou l'autre.

Elle reprit un ton grondeur :
- Ne faites pas comme si vous aviez oublié. Vous aviez promis d'y réfléchir !

Désespéré, Aelred donna la première réponse qui lui venait à l'esprit :
- M-mon grand-père s'appelait Zizeyah et...

Le rire perlé d'Alicia le coupa net. Elle en pleurait presque.

- Oh par Ael... Zizeyah ? Mais enfin mon chéri... vous n'y pensez pas ! Non non non, vous avez un goût abominable dans votre famille. Zizeyah... Ael me garde ! Non, il va falloir que je choisisse moi-même si nous voulons éviter une catastrophe. Voyons... si c'est un garçon... Gabriel. Et pour une fille... oui, si ce devait être une fille, je voudrais qu'elle s'appelle Aesheera. "Flamme de l'aurore", dans les langues anciennes. C'est bien ce que vous m'aviez appris ?
- Oui, c'est exact.

Les lèvres d'Aelred tremblaient mais la jeune femme ne s'en aperçut pas et tendit la main vers le verre sur son chevet. Aelred tendit vivement la main à son tour, comme pour l'aider à l'atteindre, et heurta la fragile tulipe de cristal qui oscilla avant de basculer, répandant son contenu sur la table de bois blanc.

- Ah, quel maladroit. Attendez, je vais vous en verser un autre à la carafe...

Il se détourna pour que la jeune femme ne surprenne pas son expression pleine de détresse et s'efforça de remplir un nouveau verre, maîtrisant tant bien que mal les tremblements incontrôlés de son bras.

- Mon cher, vous en mettez partout...
- Navré... je vais éponger.
- Chéri ?

Il se figea. Son ton était doux mais sérieux. Est-ce qu'elle l'avait vu faire ?

- Promettez-moi de tout faire pour cet enfant. Je sais que ma santé est trop fragile... Je veux que vous fassiez en sorte que je supporte cela... je veux que cet enfant naisse. Vous comprenez ?
- Je comprends.

Ne pouvant en supporter d'avantage, l'ex-chancelier sortit sans se retourner et alla s'enfermer dans son bureau. Il ouvrit la fenêtre et jeta la fiole vide dans le canal qui passait derrière le vaste manoir, avant d'aller s'effondrer dans son fauteuil.
Il n'avait pas pu le faire.
Il aurait pu la sauver. Il était encore temps. Elle l'aurait bientôt oublié, et tout aurait repris son cours normal. Il aurait cherché encore, trouvé d'autres soigneurs, il aurait fini par trouver celui qui saurait quoi faire pour qu'elle puisse mener une vie normale, vivre encore de longues années après lui, avoir des tas et des tas de beaux enfants bien portants.
Il n'avait pas pu.

Aelred enfouit la tête dans le creux de ses bras croisés sur le bureau.


- Pardon, Alicia. Je te le promets... je te le promets...

***

Les conseillers s'interrompirent le temps de saluer avec un peu trop d'empressement, et attendirent que les bruits de pas s'éloignent à l'angle du corridor avant de reprendre leur conciliabule chuchoté entre deux piliers.

- Vous avez vu ? Vous trouvez que c'est normal de revenir prendre part aux séances de vote dès le lendemain ?

L'un d'eux haussa les épaules.

- Cela confirme juste qu'elle lui était indifférente.
- Mais enfin quand même ! Il faut ne pas avoir de coeur pour ne pas être au moins ébranlé par ce genre de chose !

Le plus grand se pencha en avant et baissa encore la voix pour chuchoter :
- Il avait donné l'ordre de la bourrer de remèdes pour la faire tenir... imaginez l'enfer qu'a vécu cette malheureuse enfant. Tout cela dans l'espoir de donner un héritier à sa seigneurie...
- Après tout il se fait vieux, et il n'y a personne pour reprendre ses biens dans la branche principale. Il n'empêche qu'il a dû être bien déçu par le fait que ce soit une fille.
- Ce doit être pour cela qu'il n'a finalement pas l'air plus troublé que cela : si cela avait été un garçon...
- Une femme morte en couches, une fille qui lui survit à peine quelques heures. Quelle tragédie, quand même. C'était prévisible : comment une jeune femme aussi fragile aurait-elle pu donner naissance à un enfant bien portant ? Aelred a dû faire l'impossible pour pérenniser la grossesse, au prix de la vie de sa femme. Et au final qu'est-ce que ça lui a apporté ? Rien.

L'un des hommes leva un doigts pour mieux capter l'attention des autres.

- J'ai entendu dire par quelqu'un qui connait une des sages-femmes ayant assisté à l'accouchement qu'il est parti s'enfermer tout seul avec l'enfant dès qu'il a vu qu'il ne survivrait pas. Il avait l'air si terrible que les autres clercs n'ont pas osé entrer avant plusieurs heures. Et quand ils l'ont fait, ils l'ont trouvé effondré dans un fauteuil, si pâle qu'ils ont cru qu'il était mort lui aussi. Mais il était vivant. Pas comme le bébé dans son berceau. Il y en a qui disent qu'il a tenté tout ce qu'il pouvait pour sauver l'enfant.

Son auditoire parut sceptique.

- Aelred n'est pas du genre à se jeter à corps perdu au secours de quelqu'un sans réfléchir. Il calcule toujours, n'agit qu'après avoir mûrement réfléchi, se limite au strict nécessaire.
- Exact, ce n'est pas son genre.
- En fait il aurait plutôt...
- Chut, le revoilà !

Ils se redressèrent dans un bel ensemble, histoire de moins ressembler à une assemblée de conspirateurs.

- Votre seigneurie, vous allez partir en ambassade ? se renseigna un des conseillers, ayant repéré le sceau particulier sur les papiers que l'ex-chancelier avait à la main.

Aelred acquiesça avec un calme qui frisait l'indifférence.


- En effet. Un traité à négocier avec Fédoran.

Considérant la discussion comme close, il s'éloigna du même pas mesuré.
Les conseillers se rapprochèrent aussitôt pour reprendre leurs palabres, à nouveau excités comme des bourdons autour d'un pot de miel.


- Un traité avec Fédoran ? Première nouvelle !
- S'il y en a réellement un en projet, il n'est pas assez important pour avoir été abordé en séance... et sûrement pas assez important pour envoyer Adennon en personne.
- Soit il cherche à s'éloigner, le temps que les rumeurs se calment, soit c'est le chancelier qui s'arrange pour l'envoyer en exil pour une durée indéterminée.
- Probablement les deux.
- Bon, au moins on pourra mieux respirer... l'atmosphère est pesante dès qu'il est dans les parages. Il n'était pas très chaleureux avant, mais là il fait vraiment froid dans le dos...


***

- Hors d'ici ! Vieille sorcière, bonne à rien !

La porte du salon s'ouvrit à la volée, et Valera dut se baisser précipitamment pour se pas prendre en pleine figure le verre qui venait de voler lui aussi. Une vieille femme basanée et ridée à qui il manquait toutes les dents la bouscula presque dans son empressement à quitter la pièce.
La servante ramassa les débris du verre et les posa sur un guéridon, avala sa salive, puis se décida enfin à passer une tête timide dans l'encadrement de la porte.


- Madame ? Est-ce que tout va bien ?

La jeune femme qui se tenait au milieu du salon lui décocha un regard foudroyant.

- Comment est-ce que cela pourrait "aller bien" ? On m'a assuré que cette vieille relique était la meilleure, mais elle n'est même pas capable de me débarrasser de ça !

Mara se donna un coup de poing furieux dans le ventre.
Valera préféra ne rien répondre.

Mara Pendergast était une des courtisanes les plus recherchées de Fédoran. Elle était grande, souple et élancée comme un jeune saule. Sa chevelure de flammes cascadait presque jusqu'à ses chevilles, pas simplement rousse, mais écarlate, de ce rouge le plus pur et le plus brillant qui était si prisé à Fédoran. Elle étincelait en vagues magnifiques sur la peau cuivrée de la belle, ondoyante, presque vivante. La jeune femme avait les traits un peu durs, mais quand elle souriait, elle était magnifique, à couper le souffle. Bien peu pouvaient résister au velours de ses yeux d'or quand elle se faisait aimable, caressante.
Mais ces derniers temps, Mara était beaucoup moins séduisante.
Lorsqu'elle était en colère, elle ressemblait d'avantage à une méduse qu'à une sirène... or elle était presque tout le temps en colère.

Mara attrapa un nouveau verre dans le service posé sur une belle table au plateau d'émaux sertis, et Valera eut tout juste le temps de se reculer avant que l'objet ne s'écrase sur un des montants de la porte.


- Bien sûr que ça ne va pas bien ! J'ai cette chose, ce monstre qui me ronge de l'intérieur ! Comment est-ce que je pourrais aller bien, dis-le moi ?

Puis, aussi soudainement qu'elle avait commencé, sa colère s'évanouit et la jeune femme fondit en larmes. Elle se laissa choir sur une chaise longue curieusement sculptée -encore un cadeau hors de prix d'un admirateur-, et enfouit le visage dans ses mains.

- Pourtant tu le sais, toi ! J'ai pris toutes les précautions que je pouvais, et pourtant... il a fallu que ça arrive. Les gens... les femmes comme moi... Ah, je ne connais rien aux lunes, à l'elixia, toutes ces choses ! Je ne sais même pas exactement quand c'est arrivé ! Il y a eu cette réception si amusante et...

Valera considéra sa maîtresse avec un peu de compassion. Quand Mara n'était pas en colère, il était vraiment difficile de lui en vouloir pour quoi que ce soit.
Elle était arrivée toute seule à Fédoran, presque sans bagages, mais forte de son ambition et de sa beauté exotique, même pour un lieux aussi "exotique" que pouvait l'être la cité aux abords du désert. Elle était parée de toutes les grâces qui constituaient les standards de beauté fédoriens, mais elle avait aussi ce corps souple, ondoyant, aux reflets de cuivre chaud, et ces yeux en amande dont les profondeurs ambrées pouvaient presque noyer l'esprit de ceux qui s'y perdaient. Cela, elle le tenait de la peuplade qu'elle avait fui. Elle avait fui l'ennui et l'isolement du désert, voletant comme un papillon vers les splendeurs et le confort de la capitale.
Mais ses origines se rappelaient à présent à elle.

Mara n'était pas d'une intelligence aussi étincelante que sa beauté, loin s'en fallait. Elle avait les humeurs et les caprices d'une petite fille. Cela charmait les hommes pour quelques heures, mais c'était une autre histoire lorsqu'on devait la côtoyer presque en permanence.

Elle avait tenté d'expliquer ce qu'elle savait à Valera. Pour autant que la servante ait réussi à démêler ses dires embrouillés, les nomades qui hantaient les confins du désert étaient touchés par une sorte de maladie. On disait qu'une étoile était tombée loin, très loin dans le sud. Une étoile à présent poussière, poussière écarlate soulevée par le vent, poussière chargée d'une elixia tellement puissante qu'elle pouvait changer les animaux, les plantes, les hommes eux-mêmes.
Les voyageurs du désert connaissaient les dangers de certaines zones, les dangers des tempêtes de sable qui pouvaient y naître. Depuis des siècles, ils s'étaient adaptés. Mais il y avait le problème des enfants : les enfants à naître étaient complètement vulnérables, et l'elixia du désert était si terrible qu'elle pouvait les tuer... ou les changer. De tels enfants -si on pouvait encore les désigner comme tels- périssaient souvent après la naissance, mais emportaient quasi systématiquement la vie de leur mère avant cela. Celles qui survivaient étaient mutilées, handicapées à vie.
Mara avait été absolument incapable de décrire un accouchement de ce genre, mais l'horreur et la terreur que Valera avait lues dans ses yeux se suffisaient à elles-mêmes. Les soigneurs du désert s'y connaissaient en remèdes, mais aussi et surtout ils savaient lire la trajectoire des étoiles, l'interpréter. Ils savaient à quels moments l'influence des astres contrebalançait l'elixia du désert. Un enfant conçu lors de ces rares périodes avait beaucoup plus de chances de vivre, d'être normal. Et les chances de survie de la mère étaient elles aussi presque assurées.
Bien sûr, les nomades avaient tenté de s'éloigner du désert, espérant que les chances seraient encore meilleures loin de son influence néfaste. Mais il n'en était rien. Depuis des générations et des générations, l'elixia s'était profondément imprégnée en eux. Même au-delà des mers et des montagnes, leurs corps continuaient à respirer au rythme du désert.

Évidemment, Mara n'avait jamais prêté attention à la course des étoiles depuis son installation à Fédoran. Elle prenait toutes les précautions possibles, tous les philtres imaginables recommandés par de vieilles prêtresses n'ayant pas pignon sur rue pour des raisons évidentes. Cela avait bien fonctionné jusqu'ici... mais elle avait fini par tomber enceinte.

Valera baissa les yeux vers le ventre qui commençait à s'arrondir doucement sous les voiles brillants. Mara avait tout tenté dès le début pour se débarrasser de l'enfant à venir, mais rien n'avait fonctionné. Cette résistance-même semblait indiquer par avance que ce qui croissait à l'intérieur de la belle courtisane n'était pas complètement "normal".

Les genoux ramenés contre la poitrine, Mara se balançait doucement d'avant en arrière en sanglotant à fendre l'âme. On aurait dit une enfant terrorisée.
Cédant à ce spectacle, Valera s'assit à son tour sur la chaise longue et prit la jeune femme dans ses bras.


- Chut, ça va aller. Ca va aller...

***

- Ecoutez...
- Non, non, et non ! Je ne retournerai pas là-bas pour me faire jeter des verres à la figure !
- Je vous en pr...

Le claquement de la porte qui se refermait au nez de Valera la coupa dans dans sa supplique.
La servante jeta un regard paniqué alentours.

Où aller, à présent ?
Tous les soigneurs avaient refusé, y compris ceux qui étaient tout sauf recommandables. Tous avaient eu à pâtir du caractère de Mara.

Valera sentit les larmes lui monter aux yeux.
Comment aurait-on pu le reprocher à Mara ? Le peur l'avait dévorée aussi sûrement que l'enfant dans son ventre.
Pouvait-on l'abandonner comme ça, juste pour quelques verres brisés ?

La servante frappa des deux poings à la porte.


- S'il vous plaît, vous ne pouvez pas laisser une femme accoucher toute seule comme ça !
- Vous avez besoin d'un clerc ?

Valera se retourna et essuya les larmes qui lui brouillaient la vue d'un revers de main.

- Qui...

Elle cilla. Ce n'était pas un Fédorien.
Il avait l'air vieux, mais ses cheveux n'étaient pas gris. Ils étaient d'un blanc pur, typique des Lévitis.
Un grand vieillard habillé de blanc, et pourtant on aurait dit qu'il était en habits de deuil. Peut-être que cette impression était due à son regard sans expression, comme éteint.


- Vous... vous êtes clerc ?

Le vieillard acquiesça.
Valera hésita encore un instant, avant de retrousser ses longues jupes pour marcher plus vite.


- Suivez-moi. Ma maîtresse a perdu les eaux il y a quelques minutes et... ce... ça ne se présente pas bien.
- Comment cela ?
- Eh bien...

Valera prit une inspiration, et ce lança dans des explications probablement aussi confuses que celles fournies autrefois par Mara. Mais le Lévitis ne posa aucune question, ne demanda aucun éclaircissement.

Très vite, ils parvinrent à une vaste demeure cerclée d'un jardin luxuriant entouré de hautes grilles de fer forgé. Ils passèrent un hall agrémenté d'une belle fontaine d'intérieur au fond de laquelle étincelaient des galets de verre coloré. Puis il fallut traverser un vaste patio au milieu duquel clapotait un bassin envahi de nénuphars aux fleurs pâles. Le vent nocturne murmurait dans les plantes grimpantes qui s'accrochaient aux tonnelles formant galerie autour de ce jardin intérieur.
Valera poussa une porte, longea un couloir presque en courant, et entra enfin dans une belle chambre. Elle se figea un instant sur le seuil, avant de se précipiter vers le lit d'un bond.


- Madame, non !

Le stylet d'argent dégringola sur le parquet et Mara se débattit avec fureur, feulant et griffant comme un chat sauvage.

- Laisse-moi ! Je dois l'enlever, je dois...

Une violente convulsion la saisit, la rejetant dans les coussins trempés de sueur.

Aelred s'approcha en silence, considérant la scène avec attention. Il fronça les sourcils puis fit les quelques pas qui le séparaient encore du lit pour poser une de ses grandes mains sèches sur le front moite de Mara. La jeune femme se calma presque instantanément.
Haletante, Valera se laissa glisser du lit, les jambes flageolantes.


- Monseigneur, l'enfant...
- ... n'y est pour rien. C'est la terreur qui la rend plus qu'à demi-folle.
- Mais...
- Allez chercher de l'eau chaude et des linges propres. Cela ne devrait plus être très long.

***

- Par les dieux, souffla Valera en accueillant le bébé dans les linges qui formaient comme un nid au creux de ses bras.

Elle s'éloigna de quelques pas pour mieux l'observer à la lueur des bougies, puis releva les yeux vers le Lévitis qui était toujours auprès de Mara.


- Mais il est... c'est un magnifique bébé. Je croyais...

Elle s'interrompit tout net, bouche bée.
Aelred venait de se redresser... avec un second nourrisson dans ses grandes mains sèches.


- Des... des jumeaux ?

Elle se précipita pour se pencher sur l'enfant.

- Oh mon... une fille. Et elle... Je ne comprends pas, comment...
- Il n'y a probablement jamais rien eu d'anormal, physiquement parlant, que ce soit chez la mère ou les enfants.Simplement... l'esprit a un pouvoir sur le corps plus grand que ce qu'on pourrait croire. Parfois c'est un bien, et parfois c'est une malédiction.

Les joues à nouveaux roses et les yeux brillants de soulagement, Valera se retourna vers sa maîtresse.

- Oh madame, vous voulez les voir ? Ils sont si adorables que...
- Non !

La réaction de la jeune femme fut si violente que la servante fit un bond en arrière, serrant le garçon contre elle comme si Mara allait jaillir du lit, toutes griffes dehors, pour le déchirer. D'ailleurs si elle n'avait été aussi affaiblie, elle l'aurait probablement fait.

- Je ne veux pas les voir ! Jette les, jette les ! Ces monstres, ils m'ont tout pris, ils...

Bafouillant des mots sans suite, elle se rejeta dans les oreillers, les yeux hagards.

- Mais madame...
- Si vous n'en voulez pas, est-ce que je peux en prendre un ?

Valera fit volte face pour considérer Aelred avec ahurissement. Comment ? Avait-elle mal compris ce qu'il venait de dire ? Il avait l'air si sérieux... Mais c'était une plaisanterie, pas vrai ?

Le Lévitis finit d'envelopper la petite fille dans une couverture moelleuse et resta un instant absorbé dans sa contemplation. Du bout du doigt, il souleva les courtes bouclettes qui lui collaient encore au front. De petits cheveux blancs, fins et légers comme des fils de soie. Une adorable petite fille aux cheveux pâles, avec des longs cils clairs qui voilaient à demi des yeux couleur de ciel...


- Prenez-les tous les deux si ça vous chante, faites-en ce que vous voulez, je n'en veux pas, je n'en veux pas !

Valera tournait successivement la tête vers Mara et le clerc, paniquée. Etaient-ils soudain tous devenus fous ?

- Très bien.

Sans autre hésitation, Aelred se dirigea vers la porte. Il était déjà dans le patio lorsque Valera le rattrapa et agrippa par la manche.

- Mais enfin vous ne pouvez pas !
- Elle recevra la meilleure éducation possible, rien ne lui manquera. J'ai les moyens de lui acheter tout ce qu'elle pourra désirer.
- Là n'est pas la question, enfin ! Vous... Madame n'a plus tous ses sens, il faudrait lui laisser le temps de se reposer. Si elle voit les enfants plus tard, peut-être que...
- Elle essayera probablement de tuer l'autre.
- Qu-quoi ?
- Vous devrez la surveiller de près une fois qu'elle sera en mesure de se déplacer seule... ce qui devrait arriver vite.
- Mais... Mais pourquoi seulement la petite fille ? Vous ne pouvez pas les séparer comme ça, c'est...

Aelred était déjà parti, en silence, uniquement préoccupé par cette vie minuscule qui reposait dans ses bras.
Une toute petite fille à la peau de porcelaine, aux yeux d'azur et aux cheveux de neige, une toute petite fille qui lui avait fait un grand sourire joyeux lorsqu'il lui avait soufflé son nom à l'oreille.
Aesheera...


***

- Elle peut encore vivre plusieurs années... Au prix de soins et d'une attention constante. Cela vous reviendra à cher mais...

Aelred coupa les explications du clerc d'un geste de la main et ferma les yeux. Il prit une profonde inspiration, comme pour s'exhorter au calme.

- Merci. Vous pouvez disposer.

Le soigneurs s'inclina presque jusqu'à toucher le dallage du nez, avant de s'éclipser... non sans avoir prélevé la cassette de bois précieux qui contenait ses onéreux honoraires.

Indifférent à son manège obséquieux, l'ex-chancelier se passa une main sur les paupières.
Les mêmes mots.
Exactement les mêmes mots qu'on avait utilisé pour Alicia.

Il s'appuya lourdement contre le montant d'une des fenêtres qui donnaient sur la cour intérieure. Une petite silhouette trop mince emmitouflée dans un amoncellement de châles et de manteaux allait et venait avec ennui le long du beau muret de pierre grise qui donnait directement sur le vide, tout au bord de la cité. Une brise fraîche secouait le lierre qui débordait des vasques posées de loin en loin. Une servante sortit en courant et parut sermonner la petite silhouette pâle avec de grands gestes. Le mince fantôme blanc tapa du pied avec colère, mais finit par céder aux remontrances de la gouvernante. Il fila en courant, s'engouffrant par une des hautes portes-fenêtres du manoir.
Aelred resta le regard perdu vers l'océan brumeux.

Pourquoi ?
Pourquoi le destin s'acharnait-il ainsi ?
Il avait consacré presque toute sa vie à Lévitas. Il avait essayé de faire le bien, d'abord en tant que clerc, puis en tant que chancelier. Mais lorsqu'il avait essayé de grappiller quelque chose en retour, on le lui avait arraché.
Et cela allait se produire une deuxième fois...


- Monseigneur ?

Il s'efforça d'adopter un visage dur pour faire face au valet qui patientait sur le pas de la porte.

- Oui ?
- Le général est ici. Il dit que c'est au sujet d'une affaire importante.

Aelred fronça les sourcils avant d'acquiescer.
Ah oui, sans doute cette histoire dont il n'avait pas voulu lui communiquer les détails au palais. C'était curieux. L'armée rechignait en général à communiquer sur ses faits et gestes auprès du conseil civil... et là c'était le général en personne qui venait presque mendier un entretien avec l'ex-chancelier. Des rumeurs curieuses circulaient depuis quelque temps. Peut-être...


- Dites-lui d'entrer.

Il prit place derrière son bureau, l'esprit ailleurs.
Il se sentait vieux, si vieux...
Et seul, si seul, déjà...



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Syld
Shan of the Dead
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MessageSujet: Re: Syld - fragments   Lun 16 Avr 2012 - 23:55

Fragment 4
Jour de pluie

Un mince trait lumineux fendrait l'obscurité et les ténèbres se sépareraient en deux. Tout au centre, entre les deux rives du monde, il y aurait cet éclat aveuglant qui l'obligerait à lever une main et à plisser les yeux. Et après, après, il lui faudrait s'avancer, plonger dans cette lumière entre les mondes. Il sentirait d'abord la chaleur du soleil sur sa peau, le souffle du vent. Puis il y aurait l'odeur tenace des algues, le picotement du sel sur sa langue. Il entendrait la rumeur des vagues lointaines, le criaillement des oiseaux, le bruit des pas, des voix, tous les sons d'une cité vivante. Et enfin il verrait.
Les flèches du palais qui scintillaient comme des lances de nacre sur fond d'azur, la coupole de verre de la grande bibliothèque, les victoires dorées piquées sur les toits, les murs de pierre blanche ou grise, les fenêtres innombrables reflétant les nuages doux et cotonneux qui paressaient dans le ciel.
Il verrait tout cela.
Ce serait un flou lumineux, puis tout s'éclaircirait peu à peu.
Il verrait.

Le grincement des gonds déchira désagréablement le silence, comme une longue plainte qui semblait ne jamais vouloir finir.

La faille lumineuse ne s'ouvrit pas.
Il n'y eu qu'un éclat terne et grisâtre qui se déversa lourdement sur le sol, aussi visqueux que de la poix. La pluie ruisselait sur la façade, formant comme un rideau sur le seuil. De lourds nuages pesaient sur les toits.
Un flou grisâtre, sans saveur, qui refusait de s'éclaircir.
Il n'y avait pas un souffle de vent.
Les habitants s'étaient tous réfugiés chez eux.
La pluie avait dissout les odeurs, ne laissant qu'un relent d'humidité.

Un homme au visage si neutre qu'il semblait porter un masque tenait ouverte la portière d'une voiture à deux chevaux reculée dans le tunnel. La pluie dégringolait bruyamment sur le toit et les sabots des bêtes impatientes faisaient jaillir la boue d'entre les pavés.

Il se souvenait.
Il y avait eu un bruit de chaînes et de ferrures, et un flot de lumière ardente avait jailli, le forçant à fermer les yeux.
"C'est lui"
Avait succédé un long, un interminable silence. Puis à nouveau l'obscurité, les chaînes, les ferrures.
Rien de plus.

Et à présent il était là, figé sur place, tremblant un peu sur ses jambes qui avaient oublié comment marcher. L'homme au masque rigide ne pipait mot, ne le regardait même pas.

Le garçon prit une inspiration puis fit les quelques pas qui le séparaient du marchepied. L'odeur de cuir, de velours et de vernis lui fit tourner la tête, le forçant à s'asseoir sur une des moelleuses banquettes, et il mit quelques secondes à comprendre que le véhicule s'était ébranlé. Un raclement de gorge le fit sursauter.
Un homme était tranquillement installé sur la banquette en vis-à-vis de celle sur laquelle il s'était effondré. Plutôt jeune, les cheveux tirés en arrière, de fines lunettes à monture d'argent bien piquées sur le nez, les plis de la chemise bien nets, le gilet impeccable... et une expression neutre, comme s'il portait un masque, lui aussi.
Le garçon fixa les lèvres minces qui remuaient.
Ah, le masque parlait.


- ... dîner à dix-neuf heures, étude jusqu'au coucher à vingt-deux heures et...

Le masque s'interrompit et lui décocha un regard glacé par dessus ses lunettes.

- Vous m'écoutez ?

Le garçon cilla, fasciné par le mouvement des lèvres et l'éclat des dents impeccablement alignées.

- Euh, je...

Il n'en dit pas plus. Sa gorge semblait aussi sèche qu'un vieux parchemin.
Les yeux pâles le fixèrent longuement et les mains gantées se croisèrent sagement sur les genoux.


- Mon garçon, je ne sais pas si vous saisissez la chance qui vous est accordée. Une personne très riche, très influente a décidé de vous accueillir sous son toit.

Le garçon releva soudain la tête.

- Pourquoi ?

Les sourcils se levèrent bien haut au dessus des lunettes.

- Pourquoi ? Sa seigneurie a ses raisons. Vous serez nourri, logé, éduqué. Montrez-vous calme, obéissant, reconnaissant pour cette chance qui vous est accordée.
- Chance ?

Ne prêtant plus aucune attention à ses interruptions, le masque reprit sa liste de consignes.

- ... sa seigneurie a une fille, une enfant fragile, et vous...

Le garçon n'écoutait déjà plus. La pluie crépitait sur le toit de la voiture, ruisselait sur les portières. Les rideaux étaient tirés pour empêcher l'eau d'entrer. Les passagers ne purent rien voir à l'extérieur tout le long du trajet.
Le véhicule s'immobilisa, oscillant mollement sur les sangles de cuir destinées à amortir les chocs. La portière s'ouvrit et déversa toujours ce même flot grisâtre qui avait pris la place de la lumière du jour.

Ils sortirent, s'engouffrèrent si vite par une porte qu'il n'eut même pas le temps de regarder où ils se trouvaient. Un nouveau masque vint prendre à part le masque à lunettes et engagea une discussion animée à mi-voix.
Des domestiques allaient et venaient, échangeaient des murmures... L'atmosphère semblait tendue, et la maisonnée saisie d'une sorte de panique muette, contenue.

Un gros homme dégarni aux lèvres épaisses et constamment humides se tapotait le coin des lèvres à l'aide d'un mouchoir de soie. Posté dans un angle du salon, il observait les va et viens, les yeux plissés, tout en pianotant sur un délicat guéridon de bois rare de ses doigts boudinés surchargés de bagues. Il tourna la tête vers le garçon et une lueur trouble s'alluma dans ses yeux enfoncés dans ses orbites. Le gamin recula instinctivement, se réfugiant dans les plis d'un rideau pour échapper à ce regard et à la vision de ce bout de langue rosâtre qui venait humecter encore et encore les lèvres molles.

Lorsque le garçon osa enfin jeter un coup d'oeil de l'autre côté du rideau, le gros homme avait disparu. Les masques n'étaient plus en vue non plus. Même les domestiques avaient déserté les lieux.

Alors il chercha une poignée dans son dos et sortit par une des portes-fenêtres sur la terrasse à demi inondée. La cour s'étendait jusqu'à un horizon barré par un parapet de pierre grise. Et au delà, il y avait un chaos de gris où le ciel et l'océan se mêlaient.
Le garçon s'avança lentement vers le parapet. Le vent lui giflait les joues, soulevant des embruns au goût de sel. Il crut étouffer, suffoqué par cet afflux d'air. Cela faisait mal, oh, oui, cela faisait mal... mais cela faisait aussi tellement de bien. Presque ivre de vent et d'espace, il se raccrocha désespérément au muret. La pluie lui dégoulinait dans les cheveux, dans les yeux. Il se détourna pour retrouver son souffle.

Un fantôme gris se tenait à quelques mètres de là, ses yeux blancs et morts fixés dans le lointain, indifférent à la furie des éléments. C'était vraiment un vieux fantôme. Un fantôme très vieux et très gris. Un fantôme très triste, aussi.

Une mouette dépenaillée atterrit sur le muret dans un grand désordre de plumes.

Un oiseau !
Cela faisait si longtemps...

Quand le garçon parvint enfin à détourner le regard du volatile, le vieux fantôme si gris et si triste avait disparu.

Qu'importait.

Ses cauchemars avaient été peuplés de tant et tant de fantômes. Mais ça y était. Earl ne comprenait pas comment ni pourquoi, mais c'était fini. Il aurait voulu le voir, ce ciel d'azur... mais il y aurait d'autres jours, d'autres ciels sans nuages. Il renversa la tête en arrière et étendit les mains, appréciant enfin la sensation de la pluie sur sa peau. Non, cela n'avait rien à voir avec les gouttes qui tombaient de la voûte perdue dans l'obscurité, vraiment rien !


- Demain, il ne pleuvra pas...

Demain, il ne pleuvrait pas, et le ciel serait bleu.
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